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Les conduites à risque et les dépendances : drogues, alcool, tabac…

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION :

 

Nous allons évoquer toutes les conduites qui, sous l’emprise d’un produit toxique pour la santé, peuvent potentiellement mettre en danger la vie de l’homme et accompagner chez lui une dépendance.  Cela ira de la « simple » consommation unique ou faible jusqu’à la conduite addictive. Il nous faudra comprendre le chemin parcouru entre la toxicomanie et l’addiction en s’efforçant d’expliquer l’approche du judaïsme quant à ces conduites.  Ainsi, après avoir défini le sujet sous son angle médical et social, nous étudierons la façon dont ce sujet a été traité dans l’histoire juive et ses réponses halakhiques depuis l’époque talmudique jusqu’à nos jours.

 

Nous ne traiterons cependant pas des addictions comportementales qui ne mettent pas en jeu un produit toxique bien que les mécanismes soient similaires, sous l’angle des maladies mentales aux addictions toxiques. Nous ne parlerons pas non plus des troubles liées au jeu pathologique, aux désordres alimentaires (anorexie, boulimie) ou encore des conduites sexuelles dites « aliénantes ».

 

Il convient d’être particulièrement précis, en termes de sémantique, sur les mots qui nous préoccupent. Ainsi faut-il distinguer l’addiction de l’aliénation ou de la dépendance. L’aliénation est la perte de liberté du sujet qui représente la forme ultime d’addiction. De fait, lorsqu’une dépendance devient le centre du sujet, c'est-à-dire le but et le moyen, toute l’existence psychique et sociale d’un individu s’en trouve aliénée.

 

C’est bien parce que l’on parle d’addiction que l’on prend conscience de la gravité et de la dangerosité de la substance à laquelle on se trouve soumis. Le mot « addiction » vient du latin « addictus » qui signifie « contrainte par corps ». Cela signifie que le sujet lutte en permanence entre sa conscience et son corps. La psychanalyse voit dans l’addiction une « dette » que le corps aurait à payer par rapport à des engagements non tenus et contractés par ailleurs.[1]

 

L’addiction peut se lire selon la grille de lecture suivante :

 

  • Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement.
  • Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du produit toxique.
  • Plaisir ou soulagent durant sa consommation.
  • Sensation de perte de contrôle pendant l’ingestion toxique.

 

Un point important soulevé par plusieurs psychanalystes est que c’est de l’expérience que l’on devient dépendant plus que de la substance elle-même, ce qui vient appuyer l’idée selon laquelle le fait même d’avoir accès à une substance peut entrainer la dépendance et l’addiction.

 

Toutefois les représentations psychanalytiques, comportementalistes ou psychosociales sont assez différentes. Olievenstein parle d’une « rencontre entre une personnalité, un produit, et un moment socioculturel ». Ceci signifie qu’il ne peut y avoir une seule approche du sujet. A cet égard le Judaïsme a son mot à dire. L’addiction s’apparente souvent à la transgression et à la recherche de sens. Il nous intéressera de savoir si la personne juive malade a le sentiment de transgresser la Loi juive et de donner du sens à une vie, là où le judaïsme n’y parviendrait pas.

 

 

L’USAGE DES PSYCHOTROPES DANS LE JUDAÏSME :

 

 

 

1. DROGUES :

 

Nous nous appuierons sur un écrit majeur de Amnon Jacob Suissa, professeur et chercheur à l’école de travail social de l’Université du Québec à Montréal.[2] Selon l’auteur, « la Halakhah distingue très clairement l’usage occasionnel de l’usage permanent en mettant l’accent sur les raisons qui sous-tendent l’usage ». Pour le Judaïsme, la société a une valeur anxiogène, elle représente l’étranger et, depuis toujours la société séculaire ou plus encore le paganisme (cf. cours sur l’homosexualité et les pratiques cananéennes). Le monde extérieur représentant, consciemment ou inconsciemment, une menace, il faut s’en protéger. Plus la pratique est étrangère au judaïsme en imitant celles de la société en général, plus elle est condamnée par le judaïsme. Parmi les nombreuses responsa américaines sur l’usage de la marijuana [3] il convient de remarquer que l’opposition religieuse vient du fait que cela entraine des méfaits au plan physique, a un effet de déconcentration sur le sujet et engendre un désir extrême. Cela est en inadéquation avec l’exigence répétée de la Torah de sainteté « Tu seras Saint » et a pour effet possible d’entrainer à violer les interdits de la Torah. C’est donc dans la mesure où la personne n’est plus à même d’observer la loi, et risque de l’enfreindre, que la substance est interdite.

 

Une enquête faite en 2002 dans les milieux juifs orthodoxes du Nord-est des États-Unis parmi les jeunes démontre que ceux qui font usage de psychotropes, sans que cela n’ait d’incidence sur leur pratique religieuse ou leur croyance, sont des jeunes qui s’exposent plus généralement à des comportements à risque : agression, vandalisme, difficultés d’adaptation pour les normes et règles sociales. Ils sont intégrés dans leur communauté mais en marge de la société. Pour ces jeunes la religion n’est pas un facteur de protection mais devient, lors de l’arrêt de ces dépendances, un facteur de (ré) intégration. La Loi juive ne condamne pas clairement l’usage de psychotropes et en tous cas pas pénalement comme cela est fait dans la société. Ainsi l’infraction ou la transgression sont davantage morales et culturelles ce qui permet de réintégrer le groupe sans être exposé par le poids de la culpabilité. La notion même de « Teshouva » s’en trouvant valorisée, pour faite Teshouvah il faut s’être écarté à un moment donné et revenir !

 

(Citer les deux exemples p.129 et 130). Le fait est, cela est démontré par l’étude citée plus haut que plus le niveau de religiosité est élevé moins il y a de risques d’addiction. La Halakhah joue alors son rôle de protection contre les méfaits et les tentations de la société.

 

Dans cette perspective, le rôle des parents consiste à entourer son enfant et maintenir un cadre religieux.

 

 

 

 

 

2. ALCOOL :

 

L’alcool peut être considéré comme un psychotrope dès lors qu’il y a une interaction avec le mécanisme psychique du sujet.

 

Toutes les études faites sur la population juive démontrent que l’alcoolisme est une donnée très faible dans la communauté. L’alcool, et le vin en particulier, occupent une place centrale dans le rituel de la vie juive. La consommation si elle peut parfois être importante et exigée, reste « raisonnable » et codifiée. Ainsi les quatre verres de vin le soir de Pessah, l’abondance le jour de Simhat Torah et une certaine ivresse à Pourim. Cela ne doit jamais conduire à la perte de soir, moins encore à la répétition en dehors de ces occasions. Il est rapporté que les Grands-Prêtres qui étaient les seuls autorisés à boire à  l’époque du Temple devaient s’abstenir de boissons alcoolisées l’après-midi lorsqu’ils se réunissaient pour rendre la justice.

 

La notion de « Yayn shel simhah » confère au vin une fonction qui permet d’accompagner une fête. Certains expliquent la sobriété par le désir de ne pas perdre le contrôle dans un environnement hostile et la volonté d’être différent. Ceci est vrai pour les juifs de diaspora mais certainement pas en Israël où l’alcoolisme est une réalité (60% de laïcs et forte immigration des juifs de l’ex-URSS).

 

Nous observons que la bénédiction du Kiddoush, de sanctification, ne suit pas le modèle traditionnel d’une bénédiction dans laquelle nous disons que Dieu nous sanctifie par Ses commandements et nous ordonne…de boire du vin. Au contraire nous remercions Dieu d’avoir créé le fruit de la vigne. Boire du vin, dans un contexte rituel, n’est pas une mitsvah (un précepte), c’est le symbole de notre joie. En dépit de toutes les occasions lors desquelles le vin doit être associé (circoncision, mariage, Shabbath, fêtes….) jamais il n’est donné l’obligation d’en consommer. La tradition veut même, qu’en l’absence de vin le Shabbath, l’on dise le Kiddoush à l’appui des hallot (pains de Shabbath). En donnant au vin une portée uniquement symbolique, le judaïsme non seulement réfute que l’on puisse le consommer, dans un cadre rituel, plus que cela est exigé pour prononcer la bénédiction mais également sous-entend que l’on détourne de sa symbolique la consommation du vin lorsqu’on le place au simple rang de boisson. Le vin étant emblématique de l’alcool en général, cela vaut pour toutes les autres boissons alcoolisées.

 

Nous affirmons que la consommation déraisonnable d’alcool est, au regard de ce que nous venons de dire, une hérésie à défaut d’être un péché.

 

 

LE TABAC FACE A LA HALAKHAH :

 

 

INTRODUCTION :

 

Contrairement à d’autres psychotropes comme les drogues ou l’alcool, le tabac s’il crée une dépendance, une addiction, voire une aliénation, ne semble pas représenter le même enjeu dans la mesure où il n’interfère pas sur le psychisme de l’homme et ne modifie pas la représentation qu’il se fait de son environnement. On peut toutefois, à l’instar des psychotropes, considérer que le fumeur dépendant a des mécanismes très similaires à l’usager de psychotropes dans des états de manque. Ce n’est pas tant le tabac lui-même que la nicotine et diverses autres substances qui créent l’accoutumance, la dépendance et finalement le manque.

 

Cependant le tabac est mortel. C’est depuis 1964 que des études ont avéré la dangerosité du tabac. C’est donc depuis cette même date uniquement que la vision du judaïsme sur cette substance nous intéresse puisque les seules questions relatives auparavant à l’usage du tabac étaient relatives à la gène occasionnée pour l’entourage[4] et à l’interdiction de produire du feu le Shabbath. Il est évident que nous nous trouvons depuis 40 ans devant une autre réalité qui est celle très claire du danger réel pour la vie humaine, et cela change tout !

 

Il nous faut donc rapporter la question du tabac dans la Halakhah à celle de la sauvegarde de la santé et de la vie humaine.

 

 

 

HYGIENE DU CORPS :

 

Le tabac représente un danger réel pour la santé : maladies pulmonaires, complications cardio-vasculaires, destruction de cellules… Il n’est pas permis dans le judaïsme de mettre volontairement sa santé en danger. Cela est dit par Maïmonide [5] : « Une personne doit s’abstenir des choses qui détruisent le corps et s’habituer aux choses qui guérissent le corps ». Maïmonide, qui était également médecin, s’appuyait, comme plus tard le Shoulhane Aroukh, sur la phrase de la Torah : « Prenez le plus grand soin de vous-même et veillez sur vous scrupuleusement ».[6] La sauvegarde du corps et de la santé ont pour objectif d’accomplir l’idéal de sainteté biblique.

 

La Loi juive interdit également de façon stricte la mutilation [7], cela va des tatouages en passant par les incisions et autres amputations volontaires. Le tabac représente à moyen ou long terme une mutilation des organes vitaux et non pas seulement d’une partie du corps qui n’aurait pas de fonction vitale. Selon le principe du « kal vahomer » talmudique, de l’ a fortiori, combien plus encore le tabac représente t-il une mutilation.

DANGER POUR LA VIE HUMAINE :

 

Au-delà du risque pour la santé, nombreux sont les fumeurs, ou ce qui subissent la fumée, qui pourront à terme en mourir. Toutefois, pour le fumeur, le Talmud (cf. supra note 7) distingue deux types de mise en danger de la vie : celle de plein gré et celle sous la contrainte. A partir de quel moment la consommation devient-elle une addiction ? De plus il est dit que « Dieu protège ceux qui ne sont pas conscients du danger » ! [8] Dès lors que l’on est informé du danger, Dieu ne nous protège plus.

 

A n’en pas douter, nul ne peut prétendre aujourd’hui ne pas être informé des dangers pour la vie humaine que représente la consommation de tabac. Ainsi cela rentre dans la catégorie du meurtre et de sa sous-section qu’est le suicide. Dieu seul dispose de la vie humaine et le fait de fumer revient à nier ceci.

 

Notion halakhique du « Pikouahnefesh » et de « safek ». Cette question est annexe dans la mesure où il n’y a pas de commandements à transgresser pour sauver une personne de son addiction.

 

 

UN MOINDRE MAL ?

 

On trouvera toujours des arguments pour affirmer que chez un dépressif à tendance suicidaire, l’usage du tabac est un substitut qui lui permet de ne pas passer à l’acte et, qu’entre deux maux il faut choisir le moindre. De même, en cas d’addiction sévère, et aux vues de l’interdit de fumer le Shabbath, la question se pose d’enfreindre une loi pour se consacrer à la sainteté du Shabbath (citer l’exemple d’un rabbin parisien vis-à-vis de l’un de ses fidèles).

 

 

APPROCHE PHILOSOPHIQUE :

 

L’histoire même du Peuple Juif et de son destin collectif, commence par quatre siècles d’esclavage en Egypte et sa libération de la servitude pour accomplir sa mission d’être un « Peuple saint ». Au-delà de la fête de Pessah, le Shabbath est ce moment hebdomadaire qui doit nous faire prendre conscience de toutes nos servitudes et entraves pour vivre un jour consacré à Dieu, à sa famille et à soi-même libéré de toutes les pesanteurs. Le Shabbath représente un idéal messianique.

 

Si le libre arbitre de l’homme est un dogme du judaïsme, il ne l’autorise pas pour autant à agir de façon destructrice. Le déterminisme s’arrête là où la volonté de Dieu ne se retrouve pas.

 

 



[1] J. Bergeret : Aspects économiques du comportement d’addiction in Le psychanalyste à l’écoute du toxicomane.

[2] « Judaïsme, Juifs orthodoxes et usage de psychotropes : dynamiques internes et repères sociaux ». In « Psychotropes » Volume 12 n°1.

[3] Rabbin Moshé Feinstein dans divers responsa.

[4] TB Baba Batra 23a. « Quiconque se trouve à proximité d’un fumeur est en droit de protester et le fumeur a alors le devoir, selon la loi hébraïque, de s’éloigner ». Il ne lui est pas demandé de cesser de fumer mais de ne pas importuner son voisin. Il n’y a pas là d’enjeux de santé mais la question de la gène occasionnée par la fumée. On considère également que le fait de « partager » sa fumée avec un non-fumeur s’apparente au vol puisque l’on empiète sur la propriété privée de son voisin. Cela vaut pour un endroit clos qui est partagé par d’autres. Il est donc interdit, selon la Halakhah, de fumer dans un lieu public !

[5] In Hilkhot Déot IV.

[6] Deutéronome IV : 9, 15.

[7] In TB Baba Kama 92a.

[8] In Igrot Moshé, Yoré Déah vol II, réponse 49.